C’est un homme grand à la petite voix, vêtu d’une tunique simple et d’une fruste culotte de toile. Il parle d’un ton aigu qui contraste avec son corps imposant. Il est calme et précis dans le commandement, simple dans ses goûts, impitoyable avec ses ennemis. A Aix-la-Chapelle, sa capitale, il se lève à 6 heures pour l’office, auquel il retourne le soir. C’est un dévot, ce qui ne l’empêche pas de changer d’épouse plusieurs fois et d’entretenir des concubines complaisantes et nombreuses. Il partage sa journée entre les tâches du gouvernement et la natation, pour laquelle il éprouve une passion dévorante. Tous les jours, il entraîne ses chevaliers dans l’immense piscine du château pour une baignade collective dans les sources chaudes qui ont fait la réputation de la ville. Guerrier avant tout – il a conduit son armée dans toute l’Europe pour des campagnes interminables -, il est aussi intellectuel, même si, comme tous les rois francs, il ne sait ni lire ni écrire.

Dans la tradition de Marc Aurèle, il illustre l’alliance, si prisée en Europe, entre la politique et la vie intellectuelle. Pendant ses repas, qu’il prend souvent seul ou en petit comité, il se fait lire les classiques de la pensée grecque ou bien la Cité de Dieu de saint Augustin, où il discerne le modèle de son gouvernement. Il s’entoure de savants, de théologiens et de poètes avec lesquels il agite les questions philosophiques ou les problèmes du temps, ou bien il passe des soirées à entendre des poèmes et des chansons. Il dort mal et occupe ses insomnies en calligraphiant maladroitement des textes à la plume, couché dans son lit, éclairé par une bougie, sans jamais parvenir à maîtriser vraiment l’écriture. Alcuin est son conseiller le plus proche, un évêque anglais érudit qui compose toutes sortes de traités scientifiques ou théologiques. Eginhard l’Allemand est son confident et bientôt son chroniqueur qui livrera un témoignage précieux sur sa vie.

La Commission européenne de Bruxelles aime à invoquer la mémoire de Charlemagne, en qui elle voit son lointain précurseur. On fête à Bruxelles l’anniversaire du couronnement de l’empereur d’Occident, on donne son nom à des bâtiments, on rappelle qu’il a instauré une monnaie unique pour tout le continent, que sa capitale se situait non loin de Bruxelles, que ses lois avaient vocation à s’appliquer partout en Europe, et qu’il a laissé le souvenir d’un administrateur avisé qui assurait la paix dans l’Empire, ce dont aujourd’hui peut se flatter l’Union européenne. Avec Beethoven (pour son hymne) et Victor Hugo (pour ses plaidoyers enflammés en faveur des Etats-Unis d’Europe), Charlemagne est donc le grand-père de l’Europe unie. Son empire recoupe mal le territoire actuel de la France, qui l’a néanmoins annexé dans son roman national (comme l’Allemagne), mais évoque, en revanche, celui de l’Union européenne. On peut donc, dans certaines limites, le voir comme un précurseur de l’Union, à cette différence près, qui est essentielle : Charlemagne a passé son temps à faire la guerre et il a bâti son empire à la pointe de l’épée, alors que l’Union européenne est une construction volontaire, démocratique, dont on peut sortir quand on le souhaite, même si c’est au terme d’une procédure complexe, comme le montre l’exemple britannique.

Une longue ascendance

Charlemagne, ancêtre quelque peu mythique de l’Union, montre surtout que l’Europe n’a pas toujours été cette mosaïque de nations occupées à se faire la guerre. Son unité existait avant l’Union, qu’on présente toujours comme une construction artificielle, alors qu’elle a une longue ascendance. Ce n’est pas seulement lié à la volonté conquérante du premier des Carolingiens. Au Moyen Age, qui commence conventionnellement à cette époque, l’Europe formait un ensemble socialement et culturellement homogène. L’Empereur était son point de ralliement, imposé par la force. L’Empire ensuite se scinde en royaumes rivaux. Mais la culture politique est la même ou à peu près sur tout le continent : la féodalité, dont les us et coutumes se répandent partout, dominée par des familles guerrières qui s’affrontent sans considération pour un quelconque enracinement national. Les mêmes lignées revendiquent, au fil des décennies, des territoires disparates. Les Plantagenêts, qui dominent l’Angleterre et rivalisent avec les Capétiens, ont leurs racines en Anjou et des possessions un peu partout. Les Orange, dont la dynastie régnera sur la Hollande et sur l’Angleterre, viennent de la petite ville provençale du même nom. La monarchie espagnole a des attaches en Flandre et en Italie, puis se retrouve sur le trône allemand, fondant le vaste empire de Charles Quint. La monarchie française revendique une partie de l’Italie. Frédéric de Hohenstaufen, rejeton d’une famille germanique, règne sur l’Allemagne mais aussi sur la Sicile et sur la Provence. Un de ses châteaux les plus célèbres se trouve au sud de la botte italienne, près de Bari. Chaque pays, pour fonder sa propre mythologie, les annexe dans son histoire particulière. Mais c’est une reconstruction légendaire. L’Europe à cette époque se divise non en nations, mais en familles cosmopolites. Pendant la guerre de Cent Ans, la couronne d’Angleterre prétend aussi au trône français, avec le soutien de nombreuses seigneuries du royaume de France, et on trouve alors assez naturel de voir couronner en France un enfant nommé Henri VI, roi de France et d’Angleterre (fils d’Henri V, celui d’Azincourt). Bref, ces nations qu’on présente, chez les souverainistes notamment, comme l’état naturel de l’Europe, sont une invention récente à l’aune de la longue histoire. L’Europe n’est pas née à Bruxelles, mais à Aix-la-Chapelle, ville allemande dont Karl der Grosse (Carolus Magnus en latin, francisé en Charlemagne dans les manuels français) avait fait sa capitale.

Cette uniformité politique est doublée d’une homogénéité religieuse. Face aux rois et aux empereurs, le pape est l’autre puissance dominante. Puissance européenne s’il en est, au Moyen Age en tout cas. Depuis la séparation de l’Empire romain entre l’Orient (les Byzantins et leur empereur de Constantinople, les Orthodoxes d’aujourd’hui) et l’Occident (l’Empire de Rome qui donne son cadre au catholicisme romain), la chrétienté est le premier ciment du continent. Là encore, chaque nation écrira une histoire religieuse particulière. Mais c’est une idée rétrospective. Il ne s’agit pas ici d’exalter les «racines chrétiennes» de l’Europe, alors que les juifs jouent aussi leur rôle (voir le rabbin Rachi, intellectuel et savant, haute figure de la pensée juive, qui influença aussi Abélard, et même Luther), et que les musulmans dominent la péninsule ibérique avec une civilisation florissante et nettement plus raffinée que celle des souverains francs. Mais il faut rappeler que l’histoire de la chrétienté occidentale est européenne et non nationale.

En témoigne le triple réseau continental qui fait une bonne partie de l’histoire du Moyen Age : les monastères, les universités, les évêchés, dotés chacun de sa cathédrale. L’internationale des moines entretient une foi vétilleuse, ainsi qu’un savoir en pleine évolution, qui comprend un vaste corpus théologique commun, mais aussi l’héritage de la sagesse antique conservé dans les grimoires que les moines de toute l’Europe recopiaient pieusement. Les cisterciens viennent de France, mais les bénédictins ont leur origine en Angleterre, et les dominicains en Espagne. Entre les monastères d’Europe, les échanges sont constants, les avancées du savoir partagées, les querelles intellectuelles vivantes. Les pèlerinages, itinéraires coupés d’étapes dans les monastères, dont la route de Saint-Jacques-de-Compostelle est la plus célèbre (devenue de manière très profane le GR 65), ignorent les frontières et drainent leurs marcheurs dans tout le continent.

Cette toile de piété et d’étude se double bientôt d’un réseau international d’universités. La première naît à Bologne en 1088, bientôt suivie de nombreuses autres, à Salamanque, à Paris, à Salerne, à Oxford, à Toulouse, à Prague, Leipzig, Lund ou Cracovie, toutes sur le même modèle. C’est là que progresse le savoir, sous la surveillance plus ou moins étroite de la hiérarchie catholique. C’est là que se prépare, à force d’études et de controverses, le mouvement qui emportera l’Europe à partir du XVe siècle, et qu’on nommera «la Renaissance».

«Le Manteau de cathédrales»

La trace la plus visible de cet héritage commun est bien connue : c’est «le manteau de cathédrales» qui recouvre d’une trame unique le territoire actuel de l’Union. L’incendie de Notre-Dame est un événement parisien et français, puis universel. On oublie qu’il est surtout européen. Le mouvement des cathédrales gothiques naît presque simultanément en Angleterre, à Canterbury, et en France, à Sens. Les deux premières cathédrales gothiques ont le même maître d’œuvre, Guillaume de Sens, qui impose les ogives croisées et les arcs-boutants, inventés à Cluny et à Vézelay, qu’on retrouve aujourd’hui sur tout le continent, en France, en Angleterre, en Ecosse, en Pologne, en Allemagne. La plus grande se trouve à Ulm (c’est en fait une église, puisqu’il n’y a pas d’évêque à Ulm), suivie par Amiens, Strasbourg, Milan ou Saragosse, également imposantes.

Ainsi, l’Europe avant l’Europe naît au Moyen Age, bien avant les nations. C’est une Europe des familles régnantes, du savoir et de la religion. Une Europe de la politique et de la culture, de l’ouverture et du cosmopolitisme, qui démontre l’existence d’un héritage commun, bien antérieur au rêve de Jean Monnet et des pères fondateurs de l’après-guerre, et dont on trouve les traces dans toutes les villes du continent. Autrement dit, cette invention de la modernité, l’Union européenne, est aussi une restauration.

L’Europe avant l’Europe (2/4)

Créée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour assurer la paix sur le Vieux Continent, l’Union européenne s’inscrit dans l’histoire du XXe siècle. Les Européens partagent pourtant un passé bien plus long, que Libération explore tout au long de la semaine.

Source : https://www.liberation.fr/debats/2019/04/29/charlemagne-grand-pere-de-l-europe-unie_1724060 – Laurent Joffrin