Petite Histoire de la Dorsale européenne 1/2

C’est un endroit d’importance capitale en Europe : il en est le cœur économique, le centre politique, foyer historique et culturel, qui a vu naître Adenauer, Bech, Beyen, Spaak, et Schuman. Les géographes lui donnent actuellement le nom de « dorsale » ou de « mégalopole européenne ». Cet article propose de revisiter son Histoire pour le moins mouvementée, aux contours variables suivant les époques, sans cesse au milieu de toutes les préoccupations politiques, diplomatiques et militaires, afin de comprendre sa position en tant que clé de voute de notre continent.

La première mise en valeur de l’ensemble géographique qui forme aujourd’hui, en partie, la dorsale, est relevée par les historiens romain comme frontière entre les peuples germaniques à l’est, celtes à l’ouest, et latins au sud. Sur le plan de la géographie physique, on y trouve une chaine de montagne, les Alpes, un climat naturel propice à l’agriculture, et une grande abondance de cours d’eau, les principaux étant la Meuse, le Rhin, le Rhône, et le Pô, fleuves avec de très nombreux affluents. Ces deux derniers facteurs sont la cause d’importantes densités de population. Nous avons à faire à une frontière artificielle, aisément franchissable, excepté pour les Alpes, qui, par ailleurs n’ont guère gêné l’installation des Celtes et de leur civilisation, dans le nord de l’Italie. Pourtant, sa délimitation en tant que telle a scellé sa destinée.

Des limes romaines à l’empire carolingien

La région du Rhin sépare les mondes romains et germains, avec la vallée du Danube. Lors de la crise du III° siècle après J.C, ces deux zones deviennent indispensables au salut de l’empire romain d’occident. En effet, la multiplication des raids et des invasions sur tout le territoire limite considérablement l’influence de Rome sur le reste de l’empire, au profit des provinces frontalières. Elles sont les seules à accueillir des légions, composées en grande partie par des autochtones. Qui plus est, l’empire est étendu, les voyages sont longs, et l’Auguste ne dispose pas du don d’ubiquité. Cela amène ces provinces à s’organiser pour assurer leur propre défense, au point que, parfois, l’invasion a déjà été repoussée à l’arrivée de l’empereur. Du coup, il arrive que des portions du territoire impérial fassent sécession, à l’instar de l’empire des Gaules ou du royaume de Palmyre ou que certaines provinces envoient leurs officiers victorieux monter sur le trône impérial à Rome, notamment dans les provinces illyriennes de Pannonie et de Mésie, dans les Balkans actuels. Pour des raisons fiscales, dans le système tétrarchique qu’il a crée, l’empereur Dioclétien réduit même l’Italie au rang de province dont la capitale n’est plus Rome mais Milan (la tétrarchie était une forme de gouvernement dans laquelle le titre d’empereur échoit à quatre personnes dans le but de repousser les grandes invasions).

La trêve qui suit la crise du III° siècle et les évolutions internes de la société romaine, liées au triomphe du christianisme déplace le centre de gravité, politique, économique, et religieux au centre de l’Empire après la mort de l’empereur Théodose en 395, entre l’ouest et l’est de l’empire. L’empire d’orient sort renforcé de la deuxième vague d’invasions barbares, alors que l’empire d’occident s’effondre en 476.

La partie continentale de l’actuelle « mégalopole » redevient le lieu des événements politiques majeurs aux VIII° et IX° siècles, avec l’expansion des Francs, puis la fondation de l’empire carolingien, dont la capitale, Aix-la Chapelle, est située au cœur de cette zone et de l’empire. Les plaines de part et d’autre du Rhin ne sont plus seulement une frontière, mais le point de départ d’une expansion géographique qui s’étend contre les Saxons, vers l’est, contre les Maures d’Ibérie, vers l’ouest, contre les Frisons, au nord, et, au sud, face aux Lombards et aux Byzantins. La frontière culturelle et mentale entre Latins et Germains est devenue, non plus une zone de tensions, mais d’unification. Cette unification est renforcée par une autre frontière, d’ordre religieux, point de rencontre entre les civilisations chrétienne et islamique. Sa rivale occident/orient subit le sort contraire : autrefois le moteur d’unité de l’Empire romain quand la cité de Romulus commençait son déclin, cette ligne de front n’a conservé que son caractère de lieu de séparation, tendance que même le christianisme et la menace musulmane ne parvinrent à inverser. Les problèmes intérieurs et extérieurs de l’empire d’orient l’incitent à se détourner progressivement de ses relations avec l’ouest (ces éléments expliquent pourquoi, lors des croisades, trois siècles plus tard, ce sont deux religions et trois mondes qui se rencontrent).

Morcellement de la Francie Médiane et de l’empire

A la mort du fils de Charlemagne, lors de la division territoriale qui en résulte, le cœur politique de l’empire devient le royaume de Francie Médiane, et se compose des royaumes de Lotharingie, de Provence, et d’Italie, réunis sous la couronne de Lothaire qui hérite de son père et prédécesseur le titre d’empereur d’occident. Ce souverain gouverne une terre riche, peuplée, abondante, et dont les multiples cours d’eau favorisent l’agriculture, le commerce et les échanges. Le défaut de cet atout est qu’il se situe au milieu des territoires et des ambitions envieuses des autres royaumes issus du partage de l’empire, les Francies occidentale et orientale. Leurs rois, Charles le Chauve et Louis le Germanique, frères de Lothaire refusent la tutelle impériale de ce dernier, et le défont en 841, à la bataille de Fontenoy-en Puisaye, dans l’actuel département de l’Yonne. En 843, les frères ennemis signent le traité de Verdun qui délimite leurs terres respectives. Lothaire rend l’âme en 855, et, conformément à la coutume franque, il partage ses terres en trois royaumes qu’il donne à ses fils par le traité de Prüm. En 870, le traité de Meersen découpe le royaume de Lotharingie entre les Francs occidentaux et orientaux.

Il est rétabli en tant que royaume en 890, au traité de Ribemont, puis, devient un duché en 903, avant d’être conquis, d’abord par le roi des francs occidentaux Charles le Simple en 911, puis par le roi de Germanie Henri l’Oiseleur en 923. En 953, le duché de Lotharingie est divisé en deux par Brunon, archevêque de Cologne. La division est définitive en 965, au décès de Brunon, et la Lotharingie disparaît. Quant au royaume d’Italie, il est pris par Charles le Chauve car son roi, Louis le Jeune, fils de Lothaire, s’éteint en 875 sans postérité. Le royaume de Provence se divise aussi entre Francs et Germains à la mort de son roi Charles, également fils de Lothaire et passé de vie à trépas sans descendance. Le morcellement de ce qui est le pilier de l’Empire intervient lors d’un grand affaiblissement de ce dernier, en proie aux raids normands, sarrasins et hongrois.

C’est Othon le grand, fils et successeur d’Henri l’Oiseleur, qui reprend la tête de cette colonne vertébrale et reconquiert, en 962, le titre d’empereur des Romains. Il destitue le roi Bérenger d’Italie, et monte sur son trône en 951. A cause de sa défaite à Soissons, en 978, face aux armées franques d’Hugues Capet, Othon II du Saint-Empire, fils et successeur d’Othon le Grand, ne reconquiert pas le territoire des Francs, à l’ouest. L’ancienne Francie Médiane redevient une barrière et les empereurs suivants poursuivent leurs politiques d’expansion vers l’est, en Pologne et en Hongrie, et vers le sud, à Venise, et dans le sud de l’Italie face à Byzance, aux Sarrasins, et plus tard aux Normands de Robert Guiscard.

Source : http://www.taurillon.org/5945

Suite de l’article 2/2 : http://www.taurillon.org/Petite-Histoire-de-la-Dorsale-europeenne-2-2,05947

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